Édouard Glissant, créolisation

Au sein des analyses de Glissant, l’idée de créolisation vise tout autant le processus de formation des sociétés créoles en tant que telles, que celui d’un devenir pressenti des cultures du monde, résultant de leur mise en relation active et accélérée. Ainsi conçue, la créolisation désigne bien tout l' "imprévisible" né de cette élaboration d’entités culturelles inédites, à partir d’apports divers. Elle se différencie se faisant du seul métissage, et nécessite certaines conditions d’épanouissement. Avec celle de Relation, il s’agit bien là d’une notion-pivot dans la réflexion de Glissant, d’où l’étonnante étendue conceptuelle qu’elle occupe dans l’architecture générale de sa pensée : la créolisation est pour lui une grille de lecture du devenir du monde à une grande échelle, un peu en ce "temps long" dont avait parlé Braudel. Il est souvent revenu sur cette notion, qu’il a développée dans plusieurs de ses essais, depuis même L’intention poétique. Mais c’est surtout dans la période de réflexion qui s’ouvre dans l’œuvre dans les années quatre-vingt dix que la créolisation prend une importance accrue.

Traité du Tout-Monde

La créolisation est la mise en contact de plusieurs cultures ou au moins de plusieurs éléments de cultures distinctes, dans un endroit du monde, avec pour résultante une donnée nouvelle, totalement imprévisible par rapport à la somme ou à la simple synthèse de ces éléments.

On prévoirait ce que donnera un métissage, mais non pas une créolisation. Celle-ci et celui-là, dans l’univers de l’atavique, étaient réputés produire une dilution de l’être, un abâtardissement. Un autre imprévu est que ce préjugé s’efface lentement, même s’il s’obstine dans des lieux immobiles et barricadés.

 Introduction à une poétique du divers

(…) le monde se créolise, c’est-à-dire que les cultures du monde mises en contact de manière foudroyante et absolument consciente aujourd’hui les unes avec les autres se changent en s’échangeant à travers des heurts irrémissibles, des guerres sans pitié mais aussi des avancées de conscience et d’espoir qui permettent de dire – sans qu’on soit utopiste, ou plutôt, en acceptant de l’être – que les humanités d’aujourd’hui abandonnent difficilement quelque chose à quoi elles s’obstinent depuis longtemps, à savoir que l’identité d’un être n’est valable et reconnaissable que si elle est exclusive de l’identité de tous les autres êtres possibles. (…)

Les phénomènes de créolisation sont des phénomènes importants, parce qu’ils permettent de pratiquer une nouvelle dimension spirituelle des humanités. Une approche qui passe par une recomposition du paysage mental de ces humanités d’aujourd’hui. Cal la créolisation suppose que les éléments culturels mis en présence doivent obligatoirement être « équivalents en valeur » pour que cette créolisation s’effectue réellement. C’est-à-dire que si dans des éléments culturels mis en relation certains sont infériorisés par rapport à d’autres, la créolisation ne se fait pas vraiment. Elle se fait mais sur un mode bâtard et sur un mode injuste. Dans des pays de créolisation comme la Caraïbe ou le Brésil, où des éléments culturels ont été mis en présence par le mode de peuplement qu’a été la traite des Africains, les constituants culturels africains ont été couramment infériorisés. La créolisation se pratique quand même dans ces conditions-là, mais en laissant un résidu amer, incontrôlable. Et presque partout dans la Néo-Amérique il a fallu rétablir l’équilibre entre les éléments mis en présence, en premier lieu par une revalorisation de l’héritage africain, c’est ce que l’on a appelé l’indigénisme haïtien, la renaissance de Harlem et enfin la négritude – la poétique de la négritude de Damas et de Césaire qui a rencontré la théorie de la négritude de Senghor.

La créolisation en acte qui s’exerce dans le ventre de la plantation – l’univers le plus inique, le plus sinistre qui soit – se fait quand même, elle laisse l’ « être » battre d’une seule aile. Parce que l’ « être » est déstabilisé par la diminution qu’il porte en soi et qu’il affecte lui-même de considérer comme telle, diminution qui est par exemple celle de sa valeur proprement africaine. Ceci se passe aussi aux Antilles et dans la Caraïbe pour d’autres constituants. L’élément hindou entre autres quand, après 1848, les pays de la Caraïbe sont partiellement peuplés de ces migrants hindous à qui on a fait croire qu’ils y trouveraient du travail et qui ont été purement et simplement traités comme des esclaves. Il y a eu, là aussi, une déconsidération des valeurs venues de l’Inde et il a fallu longtemps pour qu’on reconnaisse, aujourd’hui, que les populations de descendance hindoue sont une part importante du phénomène de créolisation dans la Caraïbe. A Trinidad, la descendance indoue et la descendance africaine se partagent à peu de choses près le peuplement de l’île.

La créolisation exige que les éléments hétérogènes mis en relation « s’intervalorisent », c’est-à-dire qu’il n’y ait pas de dégradation ou de diminution de l’être, soit de l’intérieur, soit de l’extérieur, dans ce contact et dans ce mélange. Et pourquoi la créolisation et pas le métissage ? Parce que la créolisation est imprévisible alors que l’on pourrait calculer les effets d’un métissage. On peut calculer les effets d’un métissage de plantes par boutures ou d’animaux par croisements, on peut calculer que des pois rouges et des pois blancs mélangés par greffe vous donneront à telle génération ceci, à telle génération cela. Mais la créolisation, c’est le métissage avec une valeur ajoutée qui est l’imprévisibilité. De même est-il absolument imprévisible que les pensées de la trace inclinent des populations dans les Amériques à la création de langues ou de formes d’art tellement inédites. La créolisation régit l’imprévisible par rapport au métissage ; elle crée dans les Amériques des microclimats culturels et linguistiques absolument inattendus, des endroits où les répercussions des langues les unes sur les autres ou des cultures les unes sur les autres sont abruptes.

Édouard Glissant