Historique du Belair, Haiti

Au milieu du XVIIIème siècle, les Français pensent qu’il devient nécessaire d’établir une nouvelle capitale au positionnement géographique central afin d’organiser l’exploitation coloniale ainsi que d’assurer la protection de cette économie face aux puissances rivales espagnoles et anglaises. 

J’ai appris, écrit le Gouverneur d’alors, la résolution de faire établir cette capitale au Port-au-Prince, où selon le compte qui m’a été rendu, doivent se trouver réunis tous les avantages que l’on peut désirer pour un établissement de cette espèce ; tant pour la situation qui est dans le centre de la colonie, et à la portée d’un commerce très considérable, que par la commodité du port, la salubrité de l’air, la bonne qualité des eaux qui s’y trouvent et la facilité des fortifications du côté de la mer et de la terre….

C’est alors qu’une ordonnance royale ordonne au boucher et au curé du Trou-Bordet, de s’établir sur l’habitation Randot à Port-au-Prince. Le 26 novembre 1749, un décret émis par le Roi de France, Louis XVI, consacre la nouvelle ville « Capitale des Isles-sous-le-vent ». 

A cette époque, Port-au-Prince se limite à l’habitation Randot, de la butte Fortin au rivage. Ce n’est qu’un peu plus tard que la ville s’agrandit vers le sud, lors de l’acquisition par le Roi de France de l’habitation Des Chapelles. On parle alors de « l’ancienne » et de « la nouvelle » ville tant les différences sont importantes au niveau de l’occupation du sol. 

La « nouvelle » ville, autrement appelée la « ville du Roi » est essentiellement administrative et militaire, on y trouve le Palais, les ministères, la prison, l’hôpital, la caserne, le cimetière ainsi que le port militaire. Elle est construite avec des îlots deux fois plus long que large. Le nom de ses rues est essentiellement d’influence révolutionnaire comme en témoigne la rue de la Réunion, faisant référence à la réunion des gardes marseillais avec les gardes nationaux dans le but d’attaquer les tuileries le 10 août 1792. 

L’« ancienne ville » ou « ville des Marchands » est le quartier commercial et résidentiel par excellence avec le port marchand, les bureaux de l’Intendance, le marché, les commerces, le théâtre et l’église. Certaines rues portent encore leur nom venant de l’époque coloniale, comme la rue des Pucelles, la rue des Césars ou encore la rue Bonne Foi. 

En 1789, la ville continue lentement à s’édifier, devant faire face aux nombreux cyclones et tremblements de terre. En 1782, le Baron de Winpfenn décrira les habitations ainsi : 

Elles sont dans l’ensemble dépourvues d’ornements et de décorations. Elles ne comportent qu’un rez-de-chaussée, qui ouvre sur la rue par une porte flanquée d’une ou deux fenêtres. Surélevé de trois quarts de pieds au dessus du sol pour éviter les effets d’humidité, le carré rectangulaire, dont elles épousent la forme, est divisé en trois parties. Celle du centre est ordinairement plus vaste : c’est la salon d’apparat. Les deux autres pièces se subdivisent en autant de pièces que le réclament les nécessités du logement ou du négoce. 

Ces maisons avaient également une ou plusieurs galeries, caractéristique de la maison européenne dans les Antilles. 

L’air marin (Bel Air) ainsi que les routes larges offraient une qualité de vie telle que très vite le Bel Air devint le quartier des colons et des gens aisés. 

Victime de l’instabilité politique, le Bel Air devient le théâtre de drames sanglants. 

Le 23 septembre 1883, lorsque Henry Piquant, ministre de la guerre de Salomon, est tué à Miragoâne. Quand la nouvelle arrive à Port-au-Prince, la ville est mise à feu et à sang: Les plus grands magasins sont pillés, puis détruits. La Grand Rue est réduite à un tas de cendres. Les ministères du Commerce, des Finances, et des Affaires Etrangères sont détruits. Les mulâtres sont tués à vue. Ce triste épisode, appelé plus tard la semaine la Semaine Sanglante, coûte la vie à plus de 4000 mulâtres. 

Le 28 mai 1891, le jour de la Fête Dieu, pendant que le Président Hyppolite, sa famille et ses ministres, se trouvaient à la Cathédrale, un groupe de 70 rebelles, menés par le général Sully Guerrier descend du Morne l’Hôpital sur Port-au-Prince. Ils se rendent à la prison, libèrent et arment un groupe d’opposants. Les rebelles attaquent le Palais, mais sont repoussés par la garde présidentielle. Hyppolite réagit avec violence et fait tuer 150 membres de l’opposition.

Le 18 mai 1957, durant le Te Deum de la Fête du Drapeau, un groupe de Fignolistes attaque la cathédrale. La police ouvre le feu sur la foule. 

Le 16 juin 1957, la rumeur court que Fignolé a été exécuté ; ses partisans sortent de La Saline et marchent sur la ville. La foule surnommée le « rouleau compresseur », marche sur Fort Dimanche, dont les troupes ouvrent le feu. Partout au bas de la ville, de furieuses batailles éclatent. A la fin de la nuit, l’armée regagne le contrôle de la capitale. Le bilan s’élève à plusieurs milliers de morts. 

Utilisant des projecteurs de recherches, policiers et officiers de l’armée allèrent au fond des boyaux des bidonvilles et fusillèrent méthodiquement tout être humain en vue… 

François Duvalier institua la tenue de « meeting » politique devant la cathédrale en vue de contrôler le Bel Air, considéré comme la poudrière de Port-au-Prince. 

Sur la place Pétion, à côté de l’école République du Vénézuela, c’est là que Duvalier faisait toutes ses manifestations, tous ses meetings. Sur cette place il demandait concours à tous les fonctionnaires publics, et ceci avait lieu souvent, presque chaque jour. Chaque jour un ministère devait y envoyer un représentant exprimer son appui moral au gouvernement. 

Cette succession de drames sonna le glas du quartier résidentiel Bel Air qui aboutit peu à peu au quartier que l’on connaît aujourd’hui. 

Sources : - Revue Conjonction – Numéro spécial Ancienne Cathédrale 

- Entretien avec Georges Michel, historien