L'immigration haïtienne dans la Caraïbe

L'immigration haïtienne dans la Caraïbe

Région d'immigrants à l'origine, la Caraïbe est devenue, dès le début du siècle précédent, une région que l'on quitte, ce qui constitue sa caractéristique majeure, surtout depuis les années 30 du siècle passé. Tout au long du XXème siècle, on estime que le nombre de personnes ayant émigré depuis cette région se monte à environ 6 millions, principalement en direction de de l'Amérique du nord (Etats-Unis et Canada) et de l'Europe (Grande Bretagne). Mais, une fois passée l'époque propice durant laquelle les frontières du nord demeuraient ouvertes, grâce entre autre au caractère récent de beaucoup d'accessions à l'indépendance conjugué aux effets bénéfiques de trois décennies de croissance économique soutenue (les "trente glorieuses"), ces flux migratoires sont devenues de plus en plus difficiles, ce qui a augmenté leur aspect irrégulier et illégal. Malgré tout, la Caraïbe est globalement considérée comme une des régions du monde ayant les plus grands taux de flux migratoires par habitant, et l'indice migratoire net de la Caraïbe est l'un des plus élevés, avec, en tête, des pays comme La Jamaïque, Sainte Lucie ou le Surinam. Sur le plan économique, les données du Fond Monétaire International (FMI) montrent que les envois de fonds en provenance des communautés caribéennes qui séjournent à l'étranger, représentent environ 13 % du Produit Intérieur Brut de l'ensemble des pays concernés, ce qui fait de la Caraïbe la région qui reçoit le plus d'envois de fonds au niveau mondial.

Cependant, une part importante de l'identité régionale de la Caraïbe tient en ce que la région, en plus de s'être historiquement constituée à partir de vagues successives de migrants, a pris forme et continue de se modeler à partir de mouvements internes de populations, de sorte que les migrations sont un élément structurant de cette identité.

Le présent essai analyse comment, au sein de cette dynamique globale, l'émigration haïtienne s'impose, à partir des années soixante comme un phénomène d'une importance capitale, et met en débat la thèse selon laquelle cette émigration spécifique redéfinit les relations économique, politiques et diplomatiques dans le Bassin, et fait naître des enjeux complexes pour le positionnement de la région dans le cadre de mondialisation.

De la mosaïque ethnique et culturelle jusqu'à la diversité des religions, l'apport migratoire dans la structuration de la région est aussi fondamental que d'autres apports similaires à vocation ou potentiel économiques, issus de la géographie et de la géopolitique. En effet, dès les abolitions de l'esclavage au XIXème siècle, des flux de travailleurs ont sillonné sans cesse le Bassin en quête d'emploi et de meilleures conditions de travail. Le morcellement politique de la région n'a pas fait obstacle à l'existence de ces flux. L'exemple des communautés haïtiennes de Cuba ou les quartiers de "cocolos" en République Dominicaine constituent des vestiges de cette dynamique. Ces flux ont perduré pendant le XXème siècle. Ainsi, l'essor de l'industrie pétrolière dans les années 70 a entraîné d'importants mouvements de population en direction, parmi d'autres, des Iles Vierges, Aruba, Trinidad-et-Tobago. Plus tard, le boom touristique qui a pris le relais suite à la crise pétrolière, a donné lieu à d'autres migrations de travail vers les pays à fort accroissement touristique mais qui manquaient de main-d'oeuvre dans le secteur des services. La migration intra caribéenne a trouvé ainsi des stimulants permanents jusqu'à aujourd'hui.

1. Haïti au coeur de la Caraïbe ?

Dans ce contexte, l'histoire de l'émigration des haïtiens dans l'arc caribéen témoigne d'une tradition et d'une culture qui ont transformé Haïti en "puissance migratoire" dans la région. Ce "statut" s'est construit au cours d'étapes historiques. Dans un premier temps et à première vue, les migrations des Haïtiens trouvent leur place, sans caractère particulier, au sein des flux de travailleurs mentionnés plus haut. A l'image des autres, les migrants haïtiens sont avant tout des travailleurs agricoles et des paysans en quête de revenus complémentaires. D'autre part, dès le début du XXème siècle et l'incorporation de la main-d'oeuvre haïtienne dans le complexe géopolitique imposé par les Etats-Unis dans le Bassin Caraïbe, l'émigration haïtienne a porté les marques de l'histoire singulière du pays et de son interminable isolement politique. Les migrants haïtiens se sont déplacés dans un espace encore presque totalement colonisé où l'on ignorait fondamentalement son pays d'origine. Les conséquences ont été multiples, tant au niveau des conditions d'emploi et d'insertion dans les sociétés réceptrices, que pour la gestion de leur séjour et de leur adaptation de la part des autorités des pays concernés. En effet, presque jusqu'à la décennie des années 1960, Haïti partage seulement avec la République Dominicaine la condition d'Etat de plein droit. Avec l'amendement Platt, Cuba est resté fondamentalement sous contrôle américain, Porto-Rico a été acheté, et les autres îles sont propriétés de la Hollande, de la France ou de la Grande-Bretagne. A ce panorama, qui se traduit par un isolement politico-diplomatique, s'ajoutent les différences de langue, d'économie, de traditions culturelles et religieuses, qui contribuent fortement à propager à propos des migrants haïtiens, l'image d'un peuple pas ordinaire, peu assimilable et peu désireux de l'être par les autres. On ne peut, dans les limites de cette étude, exposer les nombreuses facettes de ces flux migratoires essentiellement informels et peu documentés, mais il faut souligner que jusqu'à la vague des migrations des années soixante, qui deviendront une véritable saignée démographique dans les décennies suivantes, les Haïtiens se déplacent dans un mouvement qui répond totalement aux paramètres qui définissent les autres flux de travailleurs dans l'espace caribéen : la recherche d'emploi dans les systèmes économiques de plantation (Cuba, et à partir des années 1920, la République Dominicaine) et dans les grands travaux comme la construction du Canal de Panamá. De plus, l'émigration haïtienne est toujours restée relativement modeste comparée à la population totale du pays.

Ce n'est qu'à partir de la décennie des années soixante que les migrants haïtiens deviennent progressivement majoritaires dans les flux migratoires au sein de l'arc insulaire de la Caraïbe et y compris jusqu'à la côte sud américaine (Guyane française).

Leur présence ne se limite pas aux contingents qui se dirigent vers la République Dominicaine, bien que cette frontière terrestre, la seule pour les deux pays, voit passer un des flux les plus importants. Dans les limites du bassin (à l'exclusion de la République Dominicaine), environ 200 000 migrants haïtiens circulent ou se sont installés. La migration haïtienne dans la Caraïbe insulaire et en Guyane française possède son histoire, ses spécificités socio-démographiques, ses diverses facettes et bien entendu, son impact économique, qui sont différents d'un pays à l'autre. Cependant, cette migration montre déjà, au niveau régional, les caractéristiques qui la définissent aujourd'hui. Temporaire ou définitive, elle comprend, non seulement des ouvriers agricoles, mais de plus en plus de commerçants qui se déplacent dans tout le bassin : vers les Bahamas principalement, mais aussi peu à peu vers le Panamá, les Antilles françaises et la Guyane, et vers les îles de moins grande taille (la Dominique, Saint-Martin, Sainte-Lucie...).

De cette manière, les Haïtiens tissent un réseau à la fois économique et culturel. Selon les caractéristiques économiques de la société réceptrice, leur profil socio-démographique varie entre une prédominance des travailleurs ruraux à faible qualification, une majorité de travailleurs urbains du secteur clandestin ou bien, à partir des années 1990, des groupes de la classe moyenne et des travailleurs qualifiés. La position géographique centrale de Haïti au sein de l'arc insulaire semble ainsi se concrétiser dans le réseau démographique, social et économique que constituent ses colonies d'émigrants. En parallèle, le manque de protection de la part des autorités de leur pays, les différences de langue et de culture qui deviennent des obstacles à leur adaptation, contribuent à faire de ces communautés de migrants haïtiens de véritables groupes de "bohémiens errants", même s'ils forment des communautés plus ou moins stables.

2. "L'invasion haïtienne du Bassin", Haïti puissance migratoire

Ce n'est pas une nouveauté, mais il est vrai que s'est ancrée dans le quotidien des pays caribéens, l'idée que les migrants haïtiens arrivent et s'installent dans des communautés chaque jour plus denses et fermées, et introduisent leurs particularités de langue, de rites et de culture. Dans certains pays, et même dans la République Dominicaine voisine, mais aussi aux Bahamas ou dans la Guadeloupe française, les préjugés populaires et/ou les discours politiques font allusion à la menace du "danger haïtien" à l'encontre de la nationalité du pays. Bien plus, l'image des boat people, phénomène régional qui implique beaucoup de migrants de la zone (Dominicains, Cubains) et du monde (Asie et Pacifique) mais qui a été popularisé par une certaine presse internationale comme une spécificité haïtienne, est venue renforcer ces conceptions. Malgré tout, au delà des préjugés, un examen du panorama des implantations haïtiennes dans la Caraïbe insulaire montre à la fois des noeuds de problèmes, leurs réelles proportions et quelques pistes d'intervention dans la perspective de la construction, déjà entreprise, du bloc régional caribéen.

Dans les Bahamas, la communauté haïtienne s'est construite de deux manières. La plus achevée est à l'image des réseaux de commerçants qui se sont développées dans toute la région -qui bien sûr ont aussi leur équivalent en Amérique centrale- essentiellement grâce aux femmes du secteur clandestin, et qui fournit toute un frange de l'économie populaire de la zone. Cette partie de la communauté est itinérante et se révèle la plus dynamique et la plus fluide et occupe des fonctions fondamentales dans l'économie et la culture de l'archipel. L'autre mode d'arrivée des Haïtiens dans ces îles relève de l'immigration clandestine. Les boat people, dont les contingents se dirigent le plus souvent plutôt vers les Etats-Unis sont rejetés vers les côtes bahaméennes où les Haïtiens s'installent peu à peu en abandonnant leur condition de clandestins. Du point de vue statistique, les données de recensement bahaméen ne donnent aucune information sur lRégion'immigration haïtienne. Des estimations en provenance du ministère bahaméen de l'immigration évaluent à près de 70 000 les membres de la communauté haïtiennes établis dans les îles habitées (autour de 25), parmi lesquels plus de 40 % seraient sans papier. D'autres estimations1 confirment ces données, même si elles comptabilisent ensemble Haïtiens et Jamaïcains. Les Bahamas comptent 350 000 habitants. Les haïtiens représenteraient donc 25 pour cent de la population totale, en comptant les illégaux.Le profil économique de cette population est le même dans la plupart des îles. Les Haïtiens des Bahamas sont employés dans les services domestiques où ils représentent 25 % des employés du secteur. Un pourcentage similaire travaille dans le secteur de la construction et environ 14 % travaille dans le secteur agricole. Notons que suite au tremblement de terre du 12 janvier 2010, les autorités bahaméennes ont interrompu temporairement le rapatriement des illégaux, mais les a repris cette année.

La Dominique et Sainte Lucie, avec respectivement 73 000 et 161 000 habitants figurent parmi les plus petits Etats de la région, en compagnie de Saint-Kitts-et-Nevis et Antigua-et-Barbuda. En réalité, ces minuscules Etats ne sont pas des destinations pour les migrants de la région. En effet, selon des sources diplomatiques, la majorité des Haïtiens interceptés avouent que leur destination finale est l'île française de Guadeloupe. Il existe de véritables réseaux dans ce domaine. Cependant, à cause d'évènements fortuits ou de circonstances liées aux itinéraires de la migration, ces petits Etats ont reçu, eux aussi, un certain nombre de migrants haïtiens et, bien entendu, à cause de leurs petites dimensions on a accordé une importance démesurée aux quelques milliers de Haïtiens qui y résident ou transitent par eux. C'est ainsi qu'en 2005, les autorités de la Dominique ont imposé un visa pour les voyageurs haïtiens se rendant dans ce pays. Le Premier Ministre d'alors, Roosevelt Skerrit, déclara que l'affluence constante des Haïtiens dans l'île constituait une source de préoccupation pour la sécurité nationale de la Dominique et que ces nouvelles dispositions visaient à réduire le nombre de voyageurs en provenance d'Haïti.

Les territoires français : des raisons historiques et culturelles faciles à comprendre expliquent que les territoires français soient une destination privilégiée pour les migrants haïtiens qui se déplacent dans l'arc insulaire. Comme déjà souligné, cette migration a commencé dans les années 1970 et elle représente, pour les départements français une immigration plus récente que d'autres qui proviennent de la région ou du dehors. La France possède trois territoires qui intéressent spécifiquement la migration haïtienne. Si ces trois territoires ont des mécanismes migratoires et administratifs identiques, la situation des Haïtiens diffère sensiblement d'un endroit à l'autre.

En Martinique, environ 1 400 Haïtiens composent la communauté immigrée dans l'île en 2007. Elle est formée par un groupe d'origine essentiellement urbaine, la proportion de femmes a augmenté régulièrement depuis les années 1990 et représente aujourd'hui près de 53 % du total. La communauté dispose également d'un groupe de professionels. Un bon tiers d'entre eux a obtenu la nationalité française.

Dans l'île de Guadeloupe, la situation est sensiblement différente. Dans ce territoire plus grand que la Martinique, la communauté haïtienne compte plus de 23 000 personnes et elle montre un profil différent de celui du groupe installé en Martinique. Selon le service de l'état civil et de l'immigration de Pointe-à-Pitre, environ 23 000 Haïtiens résident en Guadeloupe. Ceci, sans compter l'île de Saint-Martin, longtemps dépendance administrative de la Guadeloupe, qui abrite aussi des milliers d'Haïtiens. Sur les 23 000, 11 000 seraient en situation irrégulière. Ces derniers travaillent clandestinement dans l'agriculture sur les plantations de canne à sucre, de bananes ou autre. La discrimination à l'égard des Haïtiens est beaucoup plus marquée en Guadeloupe et elle est perceptible dans toutes les strates de la population, y compris dans l'administration publique et de la part des autorités de l'immigration. Mutatis mutandi, cette situation est comparable à celle qui prévaut en République Dominicaine.

En Guyane française, les évaluations des chiffres de la communauté haïtienne sont encore plus imprécises, et on estime que la plupart de ses 40 000 membres sont en situation irrégulière. Dans un premier temps, durant la décennie des années 1970, les contingents étaient formés de travailleurs agricoles masculins. Depuis la fin des années 1980, l'émigration vers la Guyane française s'est féminisée et la communauté s'est installée, avec l'établissement de familles entières qui ont profité de la politique française de regroupement familial. La stabilisation et le développement de cette communauté a donné lieu, dans de multiples occasions, à des attitudes xénophobes et à des préjugés de toute nature, entre autres dans les années 1980, sur la propagation du Sida dans le pays.

Les îles Turks et Caicos, territoire britannique, ont reçu une quantité d'immigrant haïtiens qui a motivé la négociation en 1996 d'un accord entre les deux pays pour rapatrier en plusieurs fois le tiers de cette population, environ 3 000 personnes, tandis que 1 000 d'entre eux bénéficiaient d'un statut de résident. D'après les calculs, les Haïtiens représentent aujourd'hui plus de 25 % de la population totale de ce territoire. Ils travaillent essentiellement dans le tourisme et la construction, ainsi que dans les services domestiques.

Mis à part les communautés les plus importantes et les plus structurées, on trouve des migrants haïtiens en Jamaïque (autour de 1 000), environ 500 à Cuba et vraisemblablement quelques 2 000 au Venezuela.

3. L'impact véritable, au delà des mythes

De part son importance démographique au sein de sociétés et d'économies de petites dimensions, toutes ces migrations ont contribué à forger l'image d'un immigrant haïtien envahissant et misérable, un peu à l'image des Boliviens au Brésil, des Paragüayéens en Argentine ou des Nicaragüéens au Costa Rica. A cause de cela, l'accueil et l'adaptation des Haïtiens varient d'un pays à l'autre, mais sont souvent empreints d'hostilité. Il est notable que l'existence d'autres flux migratoires d'importance, issus d'autres îles, ne relativisent pas cette image qui s'est transformée en une stigmatisation des Haïtiens dans beaucoup de pays. En effet, il suffit d'un survol, même rapide, de la dynamique migratoire intra-caribéenne pour constater qu'il existe deux catégories de pays dans la région, concernant la tradition et le solde migratoire. D'un côté, les pays à forte émigration en direction de l'extérieur de la région et en direction des pays du Bassin : Haïti, Jamaïque, la République Dominicaine, la Dominique, Barbade, le Suriname, Sainte- Lucie, Porto Rico, Trinidad-et- Tobago, Grenade. De l'autre, un groupe de pays essentiellement récepteur de migrants caribéens: les territoires français (Martinique, Guadeloupe, la Guyane française), les Bahamas, Antigua-et-Barbuda, les îles Turks et Caicos, les îles Vierges britanniques et américaines. Les communautés issues de pays comme la Jamaïque, la Dominique, la République Dominicaine ou Porto Rico, établies dans des pays récepteurs comme la Guadeloupe, la Martinique ou les Bahamas sont souvent l'objet de discriminations identiques à celles qui frappent les Haïtiens. Ainsi, avec 1 Division543 immigrants au total comparés aux 1 347 Haïtiens, les Dominiquais sont plus nombreux que les Haïtiens en 2005 en Martinique. Et en Guadeloupe, sur un total de 38 273 étrangers, 23 232 étaient Haïtiens, 8057 Dominiquais, et 2329 Dominicains.

Qu'est ce qui nourrit ces préjugés ? Au delà de l'aspect subjectif, des éléments précis ont sans doute contribué à forger dans le Bassin cette image négative du Haïtien. Les identifier est un préalable pour les surmonter afin de concevoir la Caraïbe comme une entité faisant partie de la communauté des régions du monde. Il s'agit de comprendre que les éléments suivants ont joué un rôle important :

L'isolement de longue durée du pays par rapport à la région. L'isolement de Haïti, du point de vue démographique, économique et culturel, a eu d'incalculables répercussions pour sa future insertion dans la région. Le mythe autour de l'histoire exceptionnelle de ce pays a aussi entraîné des peurs liées au statut de mauvais exemple que les puissances de la zone (toutes propriétaires d'au moins un territoire) ont délivré à Haïti. 

La longue occupation par les Etats-Unis (1915-1934) qui a suivi l'échec du premier projet des illustres dirigeants du pays, a renforcé le rôle de pourvoyeur de main-d'oeuvre assigné à Haïti au sein du complexe économique et militaire des Etats-Unis dans le Bassin2

Les 30 années de dictature duvaliéristes, suivies d'une transition malheureuse qui a agrandi le fossé entre les économies, les systèmes politiques et les niveaux de vie de Haïti par rapport à beaucoup d'autres pays de la zone. On peut mesurer cet écart dans beaucoup d'indicateurs socio- économiques classiques, comme par exemple l'Indice de Développement Humain. 

On peut aussi le mesurer au travers d'autres aspects plus flous mais tout aussi importants pour l'adaptation des migrants comme : les codes de socialisation, plus ancrés dans les traditions rurales d'avant mondialisation, qui perdurent au delà de la totale ouverture au monde du pays et de son économie. 

Pour résumer, s'il est vrai que Haïti n'a jamais été totalement en marge de la région, mais plutôt dans une sorte de position de "contrepoint" en son sein, le lent écart qui s'est établi peu à peu entre les Etats a favorisé la naissance d'une forme de singularisation des Haïtiens dans le Bassin, dommageable pour les migrants et les voyageurs en général.

Or, derrière les mythes et les préjugés, il y a une dynamique et un apport à la région qui doivent être reconnus, analysés et valorisés. Comme c'est souvent le cas dans tous les phénomènes migratoires, les migrants haïtiens dans la Caraïbe constituent, du point de vue économique, une main-d'oeuvre quasi-obligatoire aujourd'hui dans des économies encore agricoles et/ou de plus en plus touristiques, deux secteurs où les Haïtiens sont de préférence employés. De plus, leur impact sur les sociétés réceptrices a plusieurs facettes : économique bien sûr, mais aussi social et culturel. On peut dire que les migrants haïtiens ont contribué à divulguer et, par là même, à faire reconnaître le créole, langue régionale dont l'étude et l'utilisation administrative est actuellement une réalité. La mise en avant du Vaudou, la religion populaire haïtienne, a aussi contribué à la valorisation de divers rites populaires, folkloriques ou religieux autrefois marginalisées ou dévalorisées. Dans le cadre du multiculturalisme et de la revalorisation des cultures populaires, en particulier non occidentales, ces aspects acquièrent un intérêt nouveau et non négligeable. Tout cela influe sur la physionomie même des sociétés caribéennes, et sur certains aspects, participe à l'élaboration d'une culture "régionaliste" qui est patente, par exemple dans la production artisanale et la célébration de certaines fêtes populaires. Il y a là un apport sensible à l'économie et à l'enrichissement culturel caribéen. Last but not least, ces communautés effectuent d'importants envois de fonds au pays. On se réfère en général aux envois des migrants qui résident en Amérique du nord, mais les envois de fonds des Haïtiens qui proviennent de pays comme les Bahamas et la République Dominicaine, pays au profil économique beaucoup plus modeste que ceux des diasporas du nord, représentent autour de 30 millions de dollars pour chacun d'entre eux.

Sabine Manigat