Mourir pour Haiti

Heureux les peuples qui reconnaissent leurs héros et les glorifient. Heureux les peuples qui jugent leurs responsables quand ils pactisent avec les nazis. Heureux, Jean Moulin, que la voix de André Malraux accompagne au Panthéon en décembre 1964 : « Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège… » « Sa pauvre face informe du dernier jour, ce jour là, elle était le visage de la France… » L’église, pour sa part, a doté chaque jour d’un saint Patron car il est nécessaire que les peules maintiennent une mémoire et une conscience collective de leur histoire sous l’angle du bien et du mal. Cinquante ans après les événements, l’opinion française s’interroge sur le rôle de la police et de l’administration de Vichy dans l’élimination des juifs français. Jorge Semprun nous raconte comment à sa libération de Buchenwald, les habitants du village eurent droit à une tournée des lieux, contigus à leur communauté, tournée d’horreur pour eux, eux qui, pendant des années, sans sourciller, avaient eu sous le nez les émanations des fours crématoires qui liquidaient des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, coupables d’être juifs. Ainsi, récemment, un chroniqueur mondain bien de chez nous, disait sa nostalgie du temps de Jean-Claude Duvalier, où l’on pouvait à minuit changer de discothèque. « Si le sang était répandu, disait-il en substance, ce n’était pas dans les rues, et si l’on torturait, c’était loin des yeux et des oreilles ». Rien, donc n’empêchait d’aller danser.
 
Ces réflexions me viennent à l’esprit en lisant le prix Deschamps 1997, Karioka de Daniel Supplice, accueilli à sa publication, en 1998, par un silence abyssal. J’avais moi-même hésité à acheter ce texte (Roman ? Récit ? Reportage ?) à cause de son prix, (400 gourdes !), quand un ami me fit remarquer qu’il s’agissait de la tragique aventure des 13 de Jeune Haïti, en août-novembre 1964.
 
Roger Dorsainville, lui, fit paraître en 1973, un roman, dont le titre éclatant : Mourir pour Haïti, ne laissait aucun doute sur la grille de lecture que l’auteur imposait, sur le niveau sémantique du texte. A travers ces récits, émergent les figures d’Esther et du Dr Legros, ces personnages tirés d’une autre tragique aventure, celle des militants du PUCH en 1969.
 
‘‘ Six mois plus tard à Cazale, on découvrit sous les débris d’une case où s’étaient battus les derniers résistants, les restes calcinés d’un géant. Les doigts réduits à l’os de ses ‘‘mains de soie ’’étaient désespérément crispés sur la crosse d’une mitraillette tordue ’’. (Mourir pour Haïti. p. 144).
 
Au contraire, le titre dérisoire de Karioka, nom d’une espèce de sandales en cuir, nom aussi des habitants de Rio de Janeiro, annonce une volonté d’expurger l’histoire de tout état d’âme. Trente-quatre ans après les événements, voici qu’un membre connu des technocrates dits ‘‘ Jeanclaudistes ’’ choisit de raconter les quatre-vingt-dix jours de Jeune Haïti, en même temps qu’un militaire de haut rang, le général Prosper Avril, publiait dans son dernier livre les dépositions faites avant leur exécution le 12 novembre 1964 par Louis Drouin et Marcel Numa. (Vérités et révélations, t. 3, p. 417-431). De cette aventure, dit l’auteur de Karioka, ne restent que deux crânes, l’un qui servait aux fêtes de carnaval, et l’autre, toujours enfoui à Delmas 33, derrière l’ancien Drive in (p. 12). En d’autres mots, ‘‘ yo jwenn sa yo te merite ’’: ‘‘ ils ont eu ce qu’ils méritaient ’’.

Qu’est-ce donc qui a pu déterminer 13 jeunes gens, en août 1964, à aller se faire exterminer sur les pistes de la Grande-anse ? Ce n’est pas Karioka qui nous répondra car ce récit-reportage, tel qu’il nous est livré, est muet sur le contexte où vient s’inscrire la geste des treize. C’est la guerre statistique, réduite au ‘‘ Body count ’’, au comptage des cadavres.

On pourrait évoquer un contexte personnel. Il n’est pas sans importance que Geto Brierre ait eu son frère Eric, torturé à mort au palais National, à tel point que le général Pierre Merceron ne put s’empêcher de vomir, ce qui, dit la légende, lui valut d’être nommé ambassadeur à Paris. Roland Rigaud, lui, a vu disparaître son père, le Dr Georges Rigaud, l’une des grandes figures du PSP et de la ‘‘ Révolution de 1946 ’’. Guslé Villedrouin, lui, a passé par l’armée américaine. Son père, le colonel Roger Villedrouin, mourut dans le coffre de la voiture qui le conduisait de Petit-Goâve à Port-au-Prince, en même temps que le père de Charles Forbin, le colonel Alfred Forbin, disparaît dans la tuerie des officiers effectuée le 26 avril 1963. Réginald Jourdan est le neveu de André Riobé, exécuté au Camp de Lamentin le 26 avril 1963 et le cousin de Hector Riobé et de Jean-Pierre Hudicourt, le premier qui s’est suicidé dans les hauteurs de Kenscoff et l’autre, achevé au Pénitencier National par un neurologue-chirurgien. Les deux frères Armand, Max et Jacques, ont vu leur père disparaître le 26 avril 1963, parce qu’il s’appelait Benoît Armand. Et qu’est-ce qui a pu déterminer Jacques Wadestrandt, compagnon d’Edouard Kennedy à Harvard, à s’engouffrer dans cette trappe ? Sans parler de Jean Gerdès, Louis Drouin, Marcel Numa, Mirko Chandler, Yvan D. Laraque.

C’est une génération d’adolescents saisis par la sinistre réalité d’un pouvoir tueur. En septembre 1957, les couleurs sont annoncées. Clément Barbot et ses macoutes fonctionnent: journaux incendiés, journalistes torturés comme Mme Yvonne Hakime-Rimpel, tués comme Georges Petit, parlementaires tués comme le député Frank J. Séraphin, le sénateur Yvon Emmanuel Moreau ou acculés à s’enfuir comme les sénateurs Jean David, Jean Bélizaire et Thomas Désulmé (qui y perdra deux fils). Les partisans de Déjoie, Jumelle, Fignolé sont pourchassés. Comme le dira Duvalier à son discours de Damien : ‘‘ici, on ne peut travailler si l’on n’est pas Duvaliériste ’’. Invitation claire à l’exode massif des techniciens. Deux frères de Clément Jumelle sont exécutés alors qu’ils sortent de leur cachette, menottés à des officiers de police. Clément jumelle, malade, meurt à l’ambassade et son cercueil est kidnappé, avant d’arriver au cimetière, par un groupe de militaires et de macoutes dirigés par le lieutenant John Beauvoir.

En 1960, les étudiants sont mis au pas. Nul n’a jamais fait la liste de leurs morts. La présidence à vie est annoncée en 1964 tandis que jusqu’en 1972, se succèdent des massacres horrifiant : Jacmel – Thiotte où se rend célèbre pour ses cimetières personnels, le député André Simon, l’exécution de 19 officiers, pourtant membres à part entière du régime, le 8 juin 1967 (voir l’ordonnance de la Cour Martiale, op.cit., p. 415) et en avril 1969, la razzia contre les militants du PUCH.
C’est ce contexte qui manque au ‘‘ récit-reportage ’’ intitulé : Karioka, le contexte d’un État hors loi, dirigé par un ‘‘ fou-délirant ’’ comme l’appelle Roger Dorsainville,……prendre les armes et accepter de ‘‘ mourir pour Haïti ’’ si l’on voulait vivre décemment. C’est une longue histoire qui n’a pas encore été racontée, qui transcende toutes les idéologies, celle de la formation de groupes plus ou moins clandestins, à l’intérieur et à l’extérieur qui, pathétiquement, apprennent les réalités du combat. C’est la quête pénible de moyens: les armes bien sûr, mais aussi l’argent, les hommes, les transports, la presse, les relations, les complicités. Dans la capitale de l’exil, ces fiévreuses préparations n’ont jamais cessé tandis que s’allonge, au fil des ans, la liste des morts, des torturés, des disparus et des tentatives pathétiques, liées à un pathétique sous-développement.

Mais tout cela se faisait au nom d’une certaine idée d’un pays. À travers le refus de ces assassins-là, c’était une patrie recherchée, une autre patrie que cette barbarie quotidienne. Mourir pour Haïti! A l’arrivée des Américains, Edmond Laforêt l’avait fait, se noyant dictionnaire en mains, et Georges Sylvain se murait dans le refus. Jacques Alexis trucidé à Bombardopolis n’est pas loin ni non plus Alix Lamaute et Roger Méhu pourchassés à Cazale par le bataillon tactique des Casernes Dessalines. Dépouillé de tout contexte, à la fois historique et éthique, le récit de Karioka est une banalisation d’un rêve, la castration d’une épopée, la réduction de l’histoire à des forfaits d’assassins. Tel quel, il raconte une intrusion de martiens, un fait divers sans rime ni raison, énigme pour la droite raison comme pour le cœur. Comme le dit si bien Shakspeare, dans Macbeth:
 
‘‘It is a tale, told by an idiot, full of sound and fury, and signifying nothing’’.
 
“Une histoire, dite par un idiot, pleine de fureur et de bruit et qui n’a aucun sens’’.
 

Enfin, c’est la conjoncture elle-même qui est escamotée. Il est certain qu’un groupe de 25 militants de jeunes Haïti avait été entraîné dans un camp militaire des Forces spéciales en Caroline du Nord. La mort de Kennedy remettait tout en question et ces jeunes, en décembre 1963, se retrouvaient sur le pavé de New-York, jusqu’au jour où la nouvelle parvint, en juin 1964, que, de Santo Domi
ngo, Fred Baptiste, Gérard Lafontant, Renel Baptiste avaient débarqué près de Saltrou, à la tête d’un groupe de vingt-huit et campaient à la forêt des Pins. Peu importe qu’à la mi-juillet ils aient été de retour et emprisonnés à Neyba. Le père Jean-Baptiste Georges proposait à Jeune Haïti le même bateau, promettant un renfort substantiel dans la quinzaine, et donnait rendez-vous à tout le monde à Port-au-Prince en septembre. Des 150 jeunes inscrits à Jeune Haïti, 13 répondirent à l’appel.

L’expédition de Jeune Haïti, frappée par le cyclone Clio, bloquée par l’Armée d’Haïti, au bout de la presqu’île du Sud, va connaître le sort que l’on sait, mais ils auront tenu quatre-vingt-dix jours. Le renfort promis ne viendra pas. Entre-temps, un camion d’armes attendu par le père Georges à Miami était arrêté à un feu rouge, n’ayant pas la plaque de transport inter-état. Ce sera le début de démêlés sans fin du Père Georges avec les tribunaux américains.

Les frères Baptiste, après avoir participé au combat en 1965 avec des constitutionnalistes de Caamaño, quittent la République Dominicaine. Ils reviendront pour se faire arrêter à la Croix-des-Bouquets. Ils périront au Fort-Dimanche après avoir résisté trois ans à la faim et la folie, manquant de peu, comme M. Hubert Legros, la libération arrachée en 1976-1977, par Andrew Young, de 110 survivants.

Le récit-reportage à ras le sol de Daniel Supplice a pourtant le bénéfice de nous souffleter en plein visage et donc de nous réveiller de nos torpeurs. Trente-quatre ans après, seules quelques bribes de récits sont encore marmonnées dans la Grande-Anse. Le silence des témoins et des rescapés contribue dans une société où l’oral est roi à une amnésie collective. On dit que les trois derniers combattants : Roland Rigaud, Réginald Jourdan, Guslé Villedrouin, après une marche de près de 200 km, n’avaient plus que des pierres pour se défendre. Le magistrat communal de l’Asile envoyait un télégramme à Duvalier: ‘‘Excellence, vous envoie têtes coupées’’. 

Comme dit Philippe-Marcelin ‘‘Yo koupe tèt solèy la. Gade jan l’ap senyen sou nou ! On a coupé la tête du soleil. Regarde comme elle saigne sur nous’’.
Jean-Claude Bajeux