Un cimetière juif au Cap-Haïtien

Parmi les preuves concluantes de l'existence d'une vie juive organisée comptent certainement les cimetières particuliers desservant une communauté. Or, lors d'une brève visite au Cap, le soussigné a pu visiter le quartier du Calvaire1 également connu sous le nom du « Cimetière des Juifs . (ou en patois créole : « Cimetière à Juifs »).

C'est une agglomération serrée de maisonnettes en brique et en chaume, construites sur la route et avec des passages très étroits formant les ruelles du quartier. Aujourd'hui, rien ou presque rien ne subsiste à part le nom du quartier témoignant d'un passé juif; il n'y a pas de véritable cimetière (stèle ou pierre tombale). Pourtant, on m'a montré l'emplacement d'un tombeau rectangulaire encore visiblement marqué par des pierres; la direction axiale du tombeau est est-ouest. 

De plus, un habitant du quartier, M. Sylvestre Galbard, âgé de 74 ans, se souvient encore d'avoir vu des ossements lorsqu'il a construit sa maison, il y a plus d'un demi-siècle.

Nous nous trouvons là devant un phénomène nouveau, l'apparition de preuves tangibles de l'existence, sinon dans toute la « Partie française de Saint-Domingue », du moins dans son ancienne capitale (autrefois appelée Cap François, puis Cap Français), d'une communauté et d'une ville religieuse juive structurées. 

Cette affirmation a son intérêt non seulement en ce qui concerne Haïti, mais aussi dans l'historiographie juive en général, car elle s'inscrit dans le cadre des migrations et de l'établissement américain et caraïbéen des Juifs séfarades, pour la plupart des « Portugais » au XVIIe et XVIIIe siècles. À partir de la deuxième moitié du XVIIe siècle, et en particulier après la reconquête du Brésil par les Portugais (Chute de Bahia : 1654), les réfugiés de cette ancienne colonie néerlandaise longeaient le sud des colonies anglaises de l'Amérique du Nord, le Mexique et les Caraïbes, où les communautés ont été fondés à la Jamaïque, au Surinam et à Curaçao et dans d'autres îles néerlandaises, ainsi qu'à la Barbade, à Nevis, aux Îles Vierges?

L'historiographie haïtienne, à ma connaissance, n'en fait pas état. Il est toutefois certain que des individus et des familles juives vivaient et faisaient du commerce dans la colonie de Saint-Domingue. Cela ressort clairement des documents d'archives2 ainsi que des ouvrages mémorialistes et chronographiques3.

La première mention d'une communauté à caractère religieux se trouve dans l'ouvrage d'Isaac A. Emmanuel4; il n'y est question que des Juifs de Curaçao qui se sont établis à Saint-Domingue, surtout au Cap, soit une cinquantaine de familles. Ces gens de Curaçao demandèrent à leur communauté mère l'envoi d'un ministre-officiant. La communauté de Curaçao délégua le Dr. Isaac Cardozo à cet effet5. Il serait intéressant de savoir s'il s'agissait d'une première organisation communautaire juive6 ou s'il y avait déjà auparavant une communauté du type de la « Nation Portugaise » de Bordeaux ou de Bayonne. On sait que les ports français de l'Atlantique, de la Rochelle, de Nantes, de Brest, de Rouen, partirent aussi certains Juifs?avant le Code noir de 1685, et d'autres en dépit de celui-ci7. Nous savons que la distinction entre Juifs et conversos (ou Nouveaux-Chrétiens) n'était pas facile à établir et qu'il y avait des conversions dans les îles8. Ce que nous ne savons pas encore c'est si (et dans l'affirmative, depuis quand) une communauté juive a existé avant ou parallèlement à celle de Curaçao.

La redécouverte du cimetière juif du Calvaire, au Cap-Haïtien, devrait stimuler des recherches dans ce sens.

Zvi Loker