Saint-Michel n’est pas qu’un « quartier difficile » !

À la fois espace physique, politique, économique et social, le quartier est un micro-système vivant qui interagit avec d’autres systèmes plus grands : la ville, la région, la nation, le monde (Authier et al. 2006 ; Keans et Parkinson 2001). Produit et producteur de dynamiques, une quantité infinie de qualificatifs peut lui être appliquée. Les activités qui s’y déroulent peuvent contribuer à sa caractérisation, comme le quartier des affaires qui concentre les entreprises mondialisées et hyper-connectées, ou le quartier des spectacles accueillant salles de concert et lieux de productions artistiques. Il peut également être défini par sa population en termes ethniques comme le quartier Chinois, ou culturels dont les quartiers gais. Il peut être interprété en fonction du niveau de vie : le quartier riche ou le quartier pauvre par exemple. Un autre moyen de qualifier le quartier peut aussi être en termes dynamiques, il pourra ainsi être le quartier innovant, créatif, de rénovation, ou celui de l’exclusion, ou de la relégation. Mais bien que décrivant une réalité, ces adjectifs figent le quartier dans une posture et une identité. Ils le réifient. Ceci est d’autant plus vrai que l’on parlera des quartiers stigmatisés qui cumulent les difficultés. Ils sont essentiellement lus avec les théories des effets de quartier qui postulent la création et l’entretien d’un cercle vicieux impactant tant la population que le quartier dans son ensemble. Mais les quartiers dits stigmatisés le restent-ils à jamais, est-ce une fatalité ? Est-ce que le fait qu’il s’agisse de quartiers pauvres abritant des populations pauvres, influencés par des faits systémiques, ôte nécessairement toute dynamique positive ? Et si un tel dynamisme existe, qui en est l’auteur ? À travers l’exemple du quartier Saint-Michel à Montréal, il sera tenté de montrer que bien qu’un quartier puisse cumuler de nombreuses difficultés, il n’en demeure pas moins un potentiel lieu de résilience. 

Le Centre de Santé et de Services Sociaux (CSSS) de Saint-Michel Saint-Léonard et le Comité de Gestion de la Taxe scolaire de l’île de Montréal (Sévigny 2003, 2008) arrivent à la conclusion que le quartier michelois est défavorisé. En se basant sur différents critères tels la situation économique des familles, le profil parental et marital, le taux de diplomation de la population, ils finissent par dire que le quartier fait face à une défavorisation, et ce depuis de nombreuses années. La situation est-elle pour autant immuable condamnant le quartier dans une telle posture et n’existe-t-il pas des éléments qui peuvent tendre vers un renversement du stigmate ? 

Déjà dans sa forme géographique et topographique, le quartier a connu de profonds changements. Créé dans les années 1680, le petit village de Saint-Michel est essentiellement porté sur des activités agricoles. Il va se développer en parallèle des fours à chaux qui, dès le XVIIIe siècle, vont croître notamment pour répondre aux besoins en pierres de la ville de Montréal qui grandit (Fontaine et al. 2008). Les activités des carrières Miron et Francon sont telles qu’elles vont finir par occuper 42% du territoire en l’impactant fortement tant sur sa forme urbaine, que sur ses infrastructures ou sur ses dynamiques sociales (figure No.1).

Lorsqu’elles extrayaient encore des pierres, les projections de gravats, les va-et-vient des camions rendent le quartier dangereux, entre autres pour la santé[1], ce qui mobilisera la population et débouchera en 1968 sur l’arrêt partiel des activités d’extraction de la carrière Miron. Dans les années 80, la municipalité rachète les deux exploitations dont les rendements diminuent. Leurs reconversions ont également été sujettes aux débats et manifestations. La carrière Francon s’est mise à accueillir les neiges usagées ce qui n’enlève en rien le ballet quotidien des camions. Pendant un temps, il a été question de la transformer en un centre récréotouristique qui aurait accueilli notamment un camping. Cette idée soutenue par la population et les organismes communautaires n’a pourtant pas été retenue par la municipalité centrale dont l’objectif est de la transformer en un centre commercial (Sénécal et al. 2000 ; journal de Saint-Michel 14-12-2004). Ce projet a été finalement abandonné, et la carrière Francon est toujours une sorte de no man’s land qui reçoit les tonnes de neiges usées. Concernant la carrière Miron, après son arrêt partiel de 1968, elle est devenue une décharge d’enfouissement à ciel ouvert pour les déchets de la population montréalaise. Ceci n’a fait que contribuer à ternir davantage l’image du quartier qui, en plus de ne pas être accueillant, d’être dangereux devient également insalubre puisqu’il attire des nuisibles en tous genres et a, principalement en été, des odeurs désagréables. Dès lors la population formule son vif mécontentement et dans les années 90 l’activité de dépotoir est stoppée pour être reconvertie en zone de recyclage (Sénécal et al. 2000). C’est dans ce contexte que le Complexe Environnemental Saint-Michel (CESM, Figure No.2) voit le jour, avec des objectifs d’éducation à l’environnement et d’économie verte. Suivront des implantations d’infrastructures ludiques sportives (le TAZ) et culturelles (la TOHU, le Cirque du Soleil), ce qui n’existait pas et reste très rare dans le quartier. La récente déclaration d’implanter un centre de tri à grande échelle sur le CESM a ravivé les tensions : la population y voit un retour en arrière important, notamment un retour à la relégation et aux nuisibles. En effet, cet ensemble d’infrastructures a été un vecteur de renouvellement puisque cela a permis à la fois l’embauche de riverains et la modification de l’image médiatique du quartier ; le retour à une situation indésirable a par conséquent été mal reçu et fortement mobilisé. Aux dernières nouvelles, soit à l’automne 2013, le projet d’usine de recyclage aurait été abandonné et la localisation reconsidérée.

Au XXe siècle, Saint-Michel continue de croître devenant de plus en plus dense et désorganisé. L’urbanisation non maîtrisée conduit à une grande proximité des résidences et des industries ce qui a de nombreux effets d’une part sur la santé, mais aussi sur la sécurité des habitants (Duvernois 2009 ; Journal de Saint-Michel 31-10-2012). Par ailleurs, cette trame urbaine complexifie la mise en place de moyens de transport : les bus sont essentiellement sur des axes nord-sud, et le métro, ouvert en 1986, limité à la partie sud du quartier. Tout ceci contribue à son isolement territorial. Les débats autour de l’implantation du métro ont été longs, et se poursuivent actuellement pour raccrocher les quartiers situés plus à l’est et au nord de l’actuel terminus. Bien que diverses annonces de lancement de travaux soient formulées régulièrement, la question n’est, à l’heure actuelle, toujours pas tranchée.

Après la Seconde Guerre mondiale, les usines se technicisent et acquièrent des machines, permettant à la fois augmentation de la production et dégagement de temps libre pour les employés. Parallèlement l’amélioration des salaires et la philosophie fordiste contribuent à une sorte d’exode urbain vers la banlieue, les classes moyennes étant prises dans le système d’accumulation du capital. Ainsi, puisque les classes moyennes construisent leurs pavillons en banlieue, les demandes augmentent ayant pour effet direct un besoin de main-d’œuvre supplémentaire stimulant l’immigration. Par ailleurs, pour répondre aux nouveaux modes de vie, il est nécessaire de mettre en place des moyens de communication adaptés. C’est à cette époque que les travaux de la métropolitaine se déroulent ainsi que l’aménagement des actuels deux boulevards du quartier (Saint-Michel sur l’historique côte Saint-Michel au centre, et Pie IX à l’est). Il faut noter que, que ce soit la métropolitaine ou les deux boulevards, tous ont pour effet de scinder le territoire en sections (nord-sud pour la première ; est-ouest pour les seconds)[2]. Ainsi, cette accumulation de faits industriels, urbanistiques et sociaux produits et producteurs engendre une dépréciation du terrain stimulant la fuite des classes moyennes et l’installation d’une nouvelle population (Figure No 3).

Dans les années 60-70-80, une population en provenance essentiellement d’Haïti arrive, la majorité fuyant le régime dictatorial qui se met en place, et remplace les Italiens, Grecs et Portugais installés là depuis le début des années 30. La communauté haïtienne est même devenue au fil du temps la plus forte faisant de Saint-Michel le quartier montréalais dans lequel on trouve le plus de ses ressortissants. Tout comme les Italiens ont laissé des traces fortes de leurs passages (notamment les maisons de brique blanche), les Haïtiens donnent une âme particulière au quartier. Par la suite, dès le début des années 90 jusqu’à aujourd’hui, les nouvelles populations arrivantes viennent davantage des pays du Maghreb, donnant là encore un nouveau visage à Saint-Michel. De nouveaux besoins et revendications se font alors jour, notamment en termes d’intégration, d’accueil, ou d’accompagnement à l’installation. C’est ainsi que la Maison d’Haïti créée en 1973 dans le comté de Viaux s’est délocalisée en 1983 dans le quartier. Ceci s’explique notamment par le désir de se rapprocher au maximum de la population auprès de laquelle l’organisme agit. Mais rapidement il ne s’est pas limité au seul accompagnement des Haïtiens pour élargir son action à tous les immigrants, dans divers domaines. Cet organisme a également contribué à donner une vie particulière au quartier lui donnant une image de communauté soudée et innovante. Ceci contribue à la reconnaissance de la communauté et à sa visibilité. D’ailleurs, au fil du temps la Maison d’Haïti est devenue une institution sinon incontournable, du moins très importante sur Saint-Michel et dont la renommée dépasse les frontières de la ville. Il serait possible de qualifier cette dynamique de bottom-up agissant pour l’intégration et la déstigmatisation, mais ce type d’actions peut aussi venir d’un échelon gouvernemental. C’est ce que l’on peut voir dans le projet du Petit-Maghreb. En effet, bien que l’initiative soit celle de commerçants de cette zone, la mairesse d’arrondissement s’est également saisie du dossier et en a fait une de ses fiertés. Les objectifs du développement de cette zone sont économiques, mais également sociaux. En effet en agissant sur et en nommant ainsi ce secteur on accroît la reconnaissance de la population et améliore sa visibilité. Même si le Petit-Maghreb peut avoir comme effet de figer la population dans certaines dynamiques et places, et que cette visibilité peut engendrer des réactions d’hostilité le quartier acquiert une nouvelle image. Ainsi, la Maison d’Haïti agit sur la population pour la déstigmatiser elle et son lieu d’habitation, la municipalité agit sur le territoire pour améliorer son image et celle de la population. (...)

de Paul Lervy-Meyere du Laboratoire VESPA

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