Les Cinq Glorieuses

Adieu à un camarade

Gérald Bloncourt, peintre et poète, journaliste et ouvrier d'imprimerie, révolutionnaire et héros des Cinq Glorieuses de Janvier 1946, a dû partir mardi matin.Une vague de tristesse a battu la Jeunesse Haïtienne quand la nouvelle a couru. Quant à nous au cœur de la bataille, nous restons les armes en arrêt une minute pour lancer dans l'air lourd l'adieu simple et émouvant qui nous monte aux lèvres. Gérald Bloncourt est parti.

Certes nous comblerons le vide, camarade, mais pourrons-nous oublier ton désinvolte courage, ta passion réfléchie, ta présence tumultueuses et viviante. Gérald Bloncourt tu as dû partir !

Faut-il que l'humanité soit sotte, faut-il que la superstructure idéologique capitaliste soit criminelle, faut-il que le code et les lois soient anti-humains, pour qu'un homme soit étranger sur la terre où il est né, sur la seule terre qu'il ait vécu, sur la seule terre qu'il ait aimée comme sa mère.Gérald Bloncourt est parti, la Réaction bourgeoise, l'hydre aux cent têtes commence à ricaner. La tête tonsurée de la bourgeoisie lui a enlevé son travail, la tête à képi de la bourgeoisie l'a menacé de lui couper tout moyen de vivre, la tête gueulante de la bourgeoisie lui a reproché de penser en humaniste et de vivre en haïtien. Gérald Bloncourt est parti !

Le poignard nous a été envoyé en plein cœur. Mais il est des hommes à la vie dure, nous sommes des révolutionnaires. La Bourgeoisie se trompe, nous agissons surtout avec notre tête et avec le cordial de notre conception du monde que nous savons vraie, nous pouvons vivre et lutter même si nous avons le cœur en bouillie.Gérald Bloncourt, tu es parti.

Sois sûr que nous serons, dans une volonté, la Révolution, dans un seul combat, l'écrasement de l'ordre capitaliste, dans un seul triomphe, la fin de l'exploitation de l'homme par l'homme. Gérald Bloncourt, tu reviendras un jour. Tu viendras un jour pour peindre la vie douloureuse d'Haïti, tu reviendras un jour chanter le prolétariat et rythmer la lutte de notre prolétariat, tu reviendras pour que l'encre de l'imprimerie haïtienne te tache les mains, tu reviendras encore pour que poitrine en avant tu livres, les bras déchaînés, le glorieux combat de la Liberté.

Camarade, tu nous sais forts et la Réaction est folle. Si tu étais tombé au cour de ces Cinq Glorieuses tu serais cité à l'ordre du jour de la Révolution.« Gérald Bloncourt, héros d'une fougue incomparable, révolutionnaire d'une conviction inébranlable, cœur d'airain, tête de glace, corps d'acier, tombé au Champ d'Honneur de la Révolution ». Mais tu n'es pas mort, Gérald, tu reviendras et tu verras encore tes camarades, le torse nu luttant dans l'atmosphère lumineuse et parfumée d'Haïti.Tu reviendras, Gérald, très certainement.

Jacques-Stephen Alexis 

« Ce matin-là, il n'y avait que le vide des voix fantômes par les rues de la ville qu'on fusillait en moi, que la veille et les avant-veilles de ce matin de février, que le passé, que des lambeaux de souvenirs. Mon cœur meurtri déchirait en cadence des sentiments brûlés. Le monstre prit son essor et du hublot, œil étonné encore, ouvert sur Port-au-Prince, j'embrassais la rade, la Gonave, le Morne l'Hôpital. L'horizon bascula quand l'avion prit son cap [...]. Le ciel était immense. Je suis venu au monde. J'avais pourtant vingt ans ! Je partais vers ces quarante années de manque-à-vivre sur ma terre natale. »

(extrait d'un texte de Gérald Bloncourt écrit la journée même de son exil, le 18 février 1946, dans l'avion qui l'emmèna à Fort-de-France.)

Ces photographies et textes sont offerts aux lecteurs par Gérald Bloncourt.