Le dynamisme de Sylvain Salnave 1867 - 1869

Le dynamisme de Sylvain Salnave

Malgré les explications fournis sur le terme « Aventurier » employé par nous à propos de Richelieu Duperval, Garibaldi et d’Arthur Bourjolly, ce mot a été l’objet de quelques critiques. Aujourd’hui, nous adoptons le mot italien « Condottiere » (Chef de Partisans) pour rappeler certains épisodes de la vie mouvementée du brave Général Salnave…
Sur le tombeau de Salnave on aurait dû mettre l’inscription suivante :« Ne posez pas la main sur ce marbre : les cendres qu’il recouvre sont encore brûlantes.»
La bravoure et la hardiesse sont des dons de la nature. Quand celui qui les possède peut y associer les louables qualités du cœur, cette base des rapports distingue cet homme des autres hommes.


En dehors des héros qui ont fait la Guerre de l’Indépendance, Sylvain Salnave peut être considéré comme un des chefs militaires les plus intrépides, les plus braves, les plus hardis, et peut-être, le plus entreprenant de tous ceux qui ont paru sur notre scène politique.


Son enfance, qui s’est écoulée au Haut du Cap, au milieu des agitations de l’époque, sa révolte contre la discipline quand il fut jeune soldat, sa bravoure comme officier pouvaient faire prévoir cette vie d’aventures qui le distingua des autres hommes de son temps, et qui fait de lui un héros de roman de cape et d’épée.
Certes, il a eu en face de lui les Monplaisir Pierre, les Brice, les Boisrond-Canal, les Normil, les Lynch et bien d’autres. Mais d’après les contemporains, aucun ne possédait ce tempérament de grand condottiere qui caractérisait Salnave. Il semblait se moquer de tout : des mœurs comme du danger.
Il avait le don non seulement de se faire aimer des foules, tant dans le Nord que dans l’Ouest, mais d’être pour la foule un objet d’adoration poussée au fanatisme partout où il exerçait son autorité.


Tandis que la ville du Trou et certaine partie des populations du Nord le proclamaient « Dictateur », la masse populaire de Port-au-Prince donnait à cet homme des témoignages d’affection sans exemple dans l’histoire. Quand il passait dans certains bas quartiers de la Capitale, il ne restait aux femmes publiques qu’à se faire écraser sous les pas de son cheval, tellement sa vue les poussait au délire.


Simple commandant dans un régiment de cavalerie, Salnave fit la révolution de 1865 contre le Gouvernement de Geffrard qu’il ébranla par sa résistance au Cap-Haïtien. Sans l’intervention d’un navire de guerre anglais, le « Bull Dog », il eût été difficile de vaincre cette révolution, à moins de très grand sacrifices.
Ses exploits à Mombin-Crochu sont légendaires. Devenu Président d’Haïti, il résista pendant deux ans et demi contre le soulèvement des Cacos, payant de sa personne dans toutes les grandes batailles où la même bravoure se manifestait sans défaillance. Sans la surprise de Brice et de Boisrond-Canal par leur brusque arrivée à Port-au-Prince, on ne peut dire quelles seraient les conséquences et la durée de cette affreuse guerre civile dont les traces sont restées profondes dans le pays après plus de cinquante années.
Salnave était un beau mulâtre jaune : il avait de grands yeux, une forte moustache noire, des sourcils noirs se rencontrant en arc sur le front qui était garni de cheveux noirs. Il appelait tous les hommes, « Frè an mwen », mon frère, qu’ils fussent soldats ou grands bourgeois. Ses nombreux partisans noirs avaient décrété que Salnave était noir.
Dans la nuit du 18 Décembre 1869, les Cacos débarquèrent à Port-au-Prince.


La première journée fut sanglante ; mais les deux camps couchèrent sur leurs positions sans un avantage décisif. Dès le lendemain, la bataille recommença dans les rues. C’est alors que le bateau « La Terreur » capturé par les Cacos, ouvrit le feu sur le Palais, avec une pièce de Cent, sous la direction d'un artilleur américain.
Au premier boulet qui tomba au pied du mât portant le drapeau national, Salnave continuant la résistance, monta à cheval et se dirigea vers le Fort National, où le drapeau blanc, signe de trahison, flottait déjà. Au troisième boulet, le vieux Palais, datant de la Colonie, faisait explosion.
Après l’explosion du Palais, Salnave avait gagné la partie de l’Est, où le Général dominicain Cabral, qui occupait la ligne, le fit prisonnier et le livra aux Généraux Alexandre et Montmorency Benjamin. Il fut conduit à la Croix-des-Bouquets, où Alfred Delva, J.B. Errié, St. Lucien Emmanuel, Ulysse Obas, Pierre Paul St. Jean, ses compagnons, furent sommairement fusillés, ayant été mis hors la loi par décret révolutionnaire.


A propos de St. Lucien Emmanuel, fusillé pour la cause de Salnave, une coïncidence existe entre deux faits tragiques.
Castera Délienne dans son Récit des événements du Limbé, écrit qu’Esmangart Emmanuel engagea une lutte terrible contre les troupes commandées par Albert Salnave, pendant laquelle Esmangart Emmanuel succomba. A la vue de son cadavre, Albert et Charles Salnave pleurèrent, s’étant souvenus que le père de la victime était, lui aussi, tombé sous les balles pour la cause de leur père.


Le jour du jugement du Général Salnave on dut employer la force armée contre le peuple qui manifestait en sa faveur. 
A sa mort, au moment de l’exécution et après, les femmes du peuple poussèrent des cris de désespoir et suivirent le cadavre, déposé dans un tombereau, jusqu’à la Saline où il fut enterré.
Autre coïncidence : Etant jeune enfant, nous avons vu chez notre grand-père, qui était Ministre de Salnave, Salnave lui-même, Victorin Chevalier, Alfred de Delva, Vil Lubin. Sept ans plus tard, nous avons connu le Général Lorquet, qui avait présidé le Conseil Militaire qui condamna Salnave à la peine de mort. Ces cinq hommes, que nous venons de citer, ont tous été abattus par balle meurtrière.
Salnave est mort à 44 ans.
CANDELON RIGAUD (1)

(1) Acteur et témoin, de l’autre côté de la barricade, Candelon Rigaud pourrait dire beaucoup des événements de 1902. Mais il n’a jamais fait une allusion très directe à cette année extraordinaire. Pourquoi se tait-il ? Lui, qui s’évertue à exprimer la vérité nette avec une certaine coquetterie et son don de conteur. Souvent, après trente ans, un homme de cet âge, en se rappelant, trouve la véritable signification d’un mot, d’un trait ou d’un acte caché sous la cendre des années. Candelon Rigaud est quelquefois si simple, si ingénu dans son style qu’il sera toujours l’adolescent aimable et franc qu’il a dû être et que nous retrouvons, chaque fois, qu’il vient nous entretenir sur l’histoire de sa génération.


Tiré des SOUVENIRS D’EPOPEE de Castera Delienne.