Louisianne Saint-Fleurant 1924

«Quand je peins, j'ai plus de lumière; j'ai une autre compréhension... plus de force aussi»
Un regard simple sur la vie et les gens, des paroles souriantes, tout aussi vraies que généreuses, rencontrer Louisianne Saint-Fleurant réussit le tour presque magique de ramener la vie à sa dimension simple et originelle.

Louisianne Saint-Fleurant, originaire de Aux Pins, région de Petit Trou de Nippes, émigre à Pétionville à 18 ans, où elle donne naissance à cinq enfants dont, à la mort de son mari, elle sera seule à assumer la charge. De cette part de sa vie, somme toute, sans grand intérêt pour elle, où, bonne cuisinière, elle vendait ses services dans les familles, Louisianne n'en parle pas, ou très peu. Elle semble bien plus prolixe sur une autre aventure, cet autre univers qui s'est imposé à elle autour de sa cinquantaine, quand en 1972, de Maude Robbart, chez qui elle est employée de maison, lui vient la proposition de se mettre à la peinture et que, sans façon, elle s'y essaye: «Jusqu'à l'âge de 50 ans, il ne m'était jamais venu à l'esprit qu'un jour je serais devenue artiste, Quand j'ai commencé à peindre, je ne donnais aucun sens à ça. Maude et Tiga me donnaient du papier et des crayons, quand je rapportais un dessin, ils me disaient que c'était beau, ça me plaisait, je continuais».

C'étaient les débuts de la grande expérience d'art populaire Poisson Soleil initié par Tiga et Maude Guerdes Robart qui révélera deux ans plus tard en 1974, dans une grande exposition inaugurale au Musée d'Art haïtien, les surprenants Levoy Exil, Prosper Pierre-Louis, Antilhomme, Denis,... et, bien entendu, une femme, Louisianne Saint-Fleurant, la seule dans ce regroupement de naïfs haïtiens autour du mouvement Saint-Soleil dont elle est aujourd'hui encore considérée, à juste titre, comme la mère ou la marraine.

Louisianne Saint-Fleurant n'envisagera de faire de la peinture un métier, une activité lucrative qu'en 1977, les étrangers dont elle était la cuisinière ayant quitté le pays. Sans se poser de questions, elle se met alors à cette peinture dont Malraux dira «qu'on ne décèle ni d'où elle vient ni à qui elle parle» et qu'elle-même non plus ne sait définir: «Je ne sais jamais ce que je vais peindre. Je prends le pinceau et c'est seulement après que je vois ce qui sort... C'est aux gens de dire ce que j'ai peint.» Et on ne peut s'empêcher d'admirer, émergeant de ces teintes fortes de végétations exhubérantes, cette joie franche et première qui, dans un grouillement ineffacable, semble continuellement sourdre de ce monde de femmes et de fillettes dont on est tenté de ramener la constante répétition, d'une œuvre à l'autre, à quelque symbolique particulière. Symbolique que Tiga voudra pour une manifestation flagrante de cette maternité qui fait d'après lui l'essence même de Louisiane mais que le calme souriant de la peintre elle-même ramène aujourd'hui à une vérité bien plus simple: «Je peins toujours des gens parce que j'aime les gens... et les animaux aussi, quand ils sont tout petits. Les gens m'intéressent quels qu'ils soient». Cet amour inconditionnel, elle le confie encore spontanément à ses toiles, à nous, malgré la mort inopinée de sa fille Aliciane Magloire dont nous avons pu admirer les poteries et celle plus tragique de son fils, le peintre Stivenson Magloire, lapidé le 8 octobre 1994.

A 70 ans, Louisianne s'accroche à sa peinture, à sa sculpture qui lui ont apporté la réussite de sa vie et aussi à la prière. Elle expose quand on le lui demande, on vient chez elle lui acheter ses tableaux mais quand elle en parle, on entend la voix venue tout droit du cœur, la voix d'une grande dame: «La peinture a fait quelque chose pour moi. Je me suis rendue compte que quand j'ai envie de parler, de dire plein de choses; je peins et je deviens calme. Alors je me dis que tout ça est dans la peinture, que la peinture aussi parle». Aura-t-on connu plus grande harmonie, entre l'art et son créateur!

* Tiré des interviews de Louisianne Saint-Fleurant par Dominique Batraville (septembre 1995) et J.C.Narcisse (décembre 1995), de Tiga par J.C.Narcisse (déc. 1995)